ernesto riveiro

Marcin Sobieszczanski, 2006
____________________________

Sur le papier ...
Marcin Sobieszczanski, 2006 .

Avec le peu de place que l’on alloue de nos temps à l’expression picturale, il se produit un phénomène de cristallisation. Quelques rares artistes conscients des enjeux contemporains, du rôle média-relationnel de l’art ou encore de la tournure médicinale et palliative que prennent les comportements esthétiques sur le plan individuel, entreprennent de dire les choses importantes en créant les objets visuels. Ceci n’est point un snobisme mais la lutte contre la facilité du monde de l’image qui s’installe dans la culture en tant que procédé de renvoi différé au réel. La peinture n’est pas cette image-là puisque elle construit le réel visuel directement, sans intermédiaire…

Ernesto Riveiro poursuit ce chemin depuis longtemps. Il s’est employé à cristalliser la pratique picturale en tirant les ultimes conclusions du geste déconstructioniste des Avant-gardes, en donnant la vraie substance à ce geste : les Mondrian, Malevitch, Kandinsky ne luttaient pas contre la peinture, mais bien contre un avatar de l’histoire des techniques de visualisation qui est le tableau unitaire défini en tant que la base de la « composition », par le système des Beaux-Arts instauré entre le 18 et 19ème. Au lieu d’en finir avec l’objet visuel au profit de l’image-média, Riveiro commence au milieu des années 1980 à percevoir la peinture en tant que flux ou encore épanchement de l’émotion liée aux sensations visuelles de contours et de couleurs. Pour signifier sa rupture avec le tableau, il travaille sans orientation et dispose son jet pictural sur les surfaces disjointes qui ensuite coexistent non pas en vertu des « lois » de composition mais en tant que cohabitation d’émotions ou d’humeurs. Il initie par là même le long exercice d’évoluer, en tant que créateur visuel, dans la picturalité qui n’est pas une manière de raconter le monde et non plus une manière de le peupler de motifs ou de formes, mais qui s’emploie à faire venir l’univers perceptible sur le seuil de la visibilité.

Pour en arriver aux travaux sur papier qui depuis un an accompagnent la poursuite de son expérience de diptyque (ou triptyque) sur bois, il fallait que le débit de ce fluide émotionnel déborde les cadres du sagace dispositif que l’Artiste s’est mis en place dans son atelier chambourdin. D’un flux allant se poser sur le support (subjectile), la peinture devient tellement rapide qu’elle s’attrape maintenant par faisceaux ou liasses, arrêtés en coupes transversales par des feuilles de papier. Les feuilles la dirigent et les formes que l’on y voit ont une nature « filaire », sont comme les vaines des minéraux colorés dans une éruption à la surface visible de la roche. Le travail dans ce flux soutenu consiste à mettre entre les délimitations tracées à l’horizontale ou à la verticale, les éléments picturaux qui se tiennent ensemble tel les entrelacs ou les filets touchant les bords. Plus que les structures accumulées longtemps lors de l’éducation à l’art que cet Artiste extrêmement érudit s’est faite durant son chemin à travers une grande multitude de cultures, c’est la manifestation des émotions premières que ce travail vise à présent. Riveiro parle de l’inné qui s’étend au-delà du culturel. Mais c’est également l’inconscient de notre mémoire qui agit par là. C’est dans l’inconscient que se répandent les ambiances. La véritable influence mutuelle de formes et de couleurs ne s’accomplit pas sur la surface où elles coïncident, non plus dans l’œil de celui qui regarde. Les jaunes ou les oranges se diffusent sur l’atmosphère du souvenir et par là sur les autres sensations perçues. C’est un processus souterrain où les voisins sans se toucher s’imprègnent les uns des autres, où les ocres les plus intenses peuvent, comme dans le réel de la vision quotidienne, faire le chemin commun avec les verdures les plus vives, où les surfaces pommelées s’interposent entre le vide et les colorations homogènes, où la cohérence n’est pas la ressemblance mais la capacité à demeurer ensemble. Le potentiel de ces infinies combinaisons montre notre ouverture sur la richesse du monde que nous interprétons grâce à ce qui nous habite déjà du fait même de notre genèse.



ernesto riveiro
2006, Marcin Sobieszczanski


Marcin Sobieszczanski, 2006
____________________________

Sur le papier ...
Marcin Sobieszczanski, 2006 .

Avec le peu de place que l’on alloue de nos temps à l’expression picturale, il se produit un phénomène de cristallisation. Quelques rares artistes conscients des enjeux contemporains, du rôle média-relationnel de l’art ou encore de la tournure médicinale et palliative que prennent les comportements esthétiques sur le plan individuel, entreprennent de dire les choses importantes en créant les objets visuels. Ceci n’est point un snobisme mais la lutte contre la facilité du monde de l’image qui s’installe dans la culture en tant que procédé de renvoi différé au réel. La peinture n’est pas cette image-là puisque elle construit le réel visuel directement, sans intermédiaire…

Ernesto Riveiro poursuit ce chemin depuis longtemps. Il s’est employé à cristalliser la pratique picturale en tirant les ultimes conclusions du geste déconstructioniste des Avant-gardes, en donnant la vraie substance à ce geste : les Mondrian, Malevitch, Kandinsky ne luttaient pas contre la peinture, mais bien contre un avatar de l’histoire des techniques de visualisation qui est le tableau unitaire défini en tant que la base de la « composition », par le système des Beaux-Arts instauré entre le 18 et 19ème. Au lieu d’en finir avec l’objet visuel au profit de l’image-média, Riveiro commence au milieu des années 1980 à percevoir la peinture en tant que flux ou encore épanchement de l’émotion liée aux sensations visuelles de contours et de couleurs. Pour signifier sa rupture avec le tableau, il travaille sans orientation et dispose son jet pictural sur les surfaces disjointes qui ensuite coexistent non pas en vertu des « lois » de composition mais en tant que cohabitation d’émotions ou d’humeurs. Il initie par là même le long exercice d’évoluer, en tant que créateur visuel, dans la picturalité qui n’est pas une manière de raconter le monde et non plus une manière de le peupler de motifs ou de formes, mais qui s’emploie à faire venir l’univers perceptible sur le seuil de la visibilité.

Pour en arriver aux travaux sur papier qui depuis un an accompagnent la poursuite de son expérience de diptyque (ou triptyque) sur bois, il fallait que le débit de ce fluide émotionnel déborde les cadres du sagace dispositif que l’Artiste s’est mis en place dans son atelier chambourdin. D’un flux allant se poser sur le support (subjectile), la peinture devient tellement rapide qu’elle s’attrape maintenant par faisceaux ou liasses, arrêtés en coupes transversales par des feuilles de papier. Les feuilles la dirigent et les formes que l’on y voit ont une nature « filaire », sont comme les vaines des minéraux colorés dans une éruption à la surface visible de la roche. Le travail dans ce flux soutenu consiste à mettre entre les délimitations tracées à l’horizontale ou à la verticale, les éléments picturaux qui se tiennent ensemble tel les entrelacs ou les filets touchant les bords. Plus que les structures accumulées longtemps lors de l’éducation à l’art que cet Artiste extrêmement érudit s’est faite durant son chemin à travers une grande multitude de cultures, c’est la manifestation des émotions premières que ce travail vise à présent. Riveiro parle de l’inné qui s’étend au-delà du culturel. Mais c’est également l’inconscient de notre mémoire qui agit par là. C’est dans l’inconscient que se répandent les ambiances. La véritable influence mutuelle de formes et de couleurs ne s’accomplit pas sur la surface où elles coïncident, non plus dans l’œil de celui qui regarde. Les jaunes ou les oranges se diffusent sur l’atmosphère du souvenir et par là sur les autres sensations perçues. C’est un processus souterrain où les voisins sans se toucher s’imprègnent les uns des autres, où les ocres les plus intenses peuvent, comme dans le réel de la vision quotidienne, faire le chemin commun avec les verdures les plus vives, où les surfaces pommelées s’interposent entre le vide et les colorations homogènes, où la cohérence n’est pas la ressemblance mais la capacité à demeurer ensemble. Le potentiel de ces infinies combinaisons montre notre ouverture sur la richesse du monde que nous interprétons grâce à ce qui nous habite déjà du fait même de notre genèse.