ernesto riveiro

Marcin Sobieszczanski, 2002
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Ne pas finir en beauté.
Marcin Sobieszczanski, 2002


C'étaient presque les derniers moments où les artistes visuels s'appelaient, le plus souvent, « peintres ». Mais en le voyant avec son outillage mécanique et chimique attaquer les matériaux, l'idée d'un « ouvrier » s'est proposée naturellement et désormais je cherchais à comprendre en quoi peut consister ce procédé de changement que l'on observe chez Ernesto Riveiro, cette transfiguration du gestuel et du physique en quelque chose qui relève visiblement du perceptible. Nous avons discuté de cela une bonne dizaine d'années. Ils étaient quelques-uns, en cette fin de 1989, à exploiter dans le quartier du Beaubourg, rue Quincampoix, le régime post-avant-gardiste de la peinture. J'ai pu comprendre alors que parmi ces quelques rares artistes à traîner encore la sympathique odeur de l'atelier, Riveiro propose un modeste projet de l'exercice de la peinture qui dans son efficacité peut non concurrencer, non plus contrecarrer, mais contrebalancer les programmes du démantèlement du tableau entrepris jadis par un Mondrian, un Strzeminski ou un Kandinsky. La question était de travailler non pour en finir en beauté avec la peinture, mais pour engager le corpus pictural, amplement plus ancien que ces quelques centenaires de la surface unitaire occidentale, dans le processus du dégagement, de la genèse, du phénomène visuel. Créer directement, sans aucun véhicule, les conditions de l'apparaître pictural ! Continuer à peindre veut dire quoi alors ? Peindre quelque chose c'est dépeindre une scène, mais c'est également couvrir de peinture la surface d'un objet. Les deux possibilités ont été exploitées abondamment. Dans la première un monde s'expose, dans la seconde se donne une technique ou autrement dit un monde pictural. Or, je serais tenté de dire une sorte d’immédiateté de la peinture de Riveiro. Mais il est difficile de le dire car toute peinture, si on la regarde sous cet angle non du factice mais du fait pictural présente ce caractère direct, on voudrait dire, d’ évidence oculaire. C'est plutôt d'une presque déconcertante liberté de l'usage du corpus pictural qu'il faudrait parler. A partir du moment où seul le phénomène visuel compte, tout est possible. Et Riveiro cultive ce tout, il en fait même une totale et méthodique industrie qui, comme disent les anthropologues, débite des picts. Aucune composition, aucune figure iconique ni tour de prouesse, mais juste l'étoffe du visible qui s'étale sur l'ensemble des échelles de ce que les choses ont pour être vues. Comment se fait-il que ces pans sont si envoûtants ? Légers ou lourds, gais ou grisâtres, couverts ou offerts et exposés, imperceptibles ou criants – ils prouvent la force de ce thème central de la peinture, visé ici directement, sans efforts d'une savante analyse : l'apparition du monde qui sort non des tréfonds du néant mais de l'état toujours antérieur - de ne pas encore être vu.




ernesto riveiro
2002, Marcin Sobieszczanski


Marcin Sobieszczanski, 2002
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Ne pas finir en beauté.
Marcin Sobieszczanski, 2002


C'étaient presque les derniers moments où les artistes visuels s'appelaient, le plus souvent, « peintres ». Mais en le voyant avec son outillage mécanique et chimique attaquer les matériaux, l'idée d'un « ouvrier » s'est proposée naturellement et désormais je cherchais à comprendre en quoi peut consister ce procédé de changement que l'on observe chez Ernesto Riveiro, cette transfiguration du gestuel et du physique en quelque chose qui relève visiblement du perceptible. Nous avons discuté de cela une bonne dizaine d'années. Ils étaient quelques-uns, en cette fin de 1989, à exploiter dans le quartier du Beaubourg, rue Quincampoix, le régime post-avant-gardiste de la peinture. J'ai pu comprendre alors que parmi ces quelques rares artistes à traîner encore la sympathique odeur de l'atelier, Riveiro propose un modeste projet de l'exercice de la peinture qui dans son efficacité peut non concurrencer, non plus contrecarrer, mais contrebalancer les programmes du démantèlement du tableau entrepris jadis par un Mondrian, un Strzeminski ou un Kandinsky. La question était de travailler non pour en finir en beauté avec la peinture, mais pour engager le corpus pictural, amplement plus ancien que ces quelques centenaires de la surface unitaire occidentale, dans le processus du dégagement, de la genèse, du phénomène visuel. Créer directement, sans aucun véhicule, les conditions de l'apparaître pictural ! Continuer à peindre veut dire quoi alors ? Peindre quelque chose c'est dépeindre une scène, mais c'est également couvrir de peinture la surface d'un objet. Les deux possibilités ont été exploitées abondamment. Dans la première un monde s'expose, dans la seconde se donne une technique ou autrement dit un monde pictural. Or, je serais tenté de dire une sorte d’immédiateté de la peinture de Riveiro. Mais il est difficile de le dire car toute peinture, si on la regarde sous cet angle non du factice mais du fait pictural présente ce caractère direct, on voudrait dire, d’ évidence oculaire. C'est plutôt d'une presque déconcertante liberté de l'usage du corpus pictural qu'il faudrait parler. A partir du moment où seul le phénomène visuel compte, tout est possible. Et Riveiro cultive ce tout, il en fait même une totale et méthodique industrie qui, comme disent les anthropologues, débite des picts. Aucune composition, aucune figure iconique ni tour de prouesse, mais juste l'étoffe du visible qui s'étale sur l'ensemble des échelles de ce que les choses ont pour être vues. Comment se fait-il que ces pans sont si envoûtants ? Légers ou lourds, gais ou grisâtres, couverts ou offerts et exposés, imperceptibles ou criants – ils prouvent la force de ce thème central de la peinture, visé ici directement, sans efforts d'une savante analyse : l'apparition du monde qui sort non des tréfonds du néant mais de l'état toujours antérieur - de ne pas encore être vu.